LIVRE – « RUBY » DE CYNTHIA BOND

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Fermez les yeux et laissez vous porter dans les états du sud des Etats-Unis marqués par des décennies d’esclavage. Vous ferez la connaissance de Ruby revenue de New-York dans sa petite ville natale de Liberty au Texas. Vous croiserez aussi forcément le chemin d’Ephram, adulte innocent et perdu. Laissez vous tranquillement guider près du lac Marion, bercer par les chants émanant de l’église du village et découvrez ses habitants bavards, qui ont toujours un avis sur tout et tout le monde. Ce livre est un bijou de littérature pour ceux qui aiment quand les mots sont maniés avec habilité. Cynthia Bond a cette faculté de vous attraper la main et de vous faire voyager au fil des pages sans plus jamais vous lâcher. Le style est habile, précis, maitrisé si bien que lorsqu’elle décrit un arbre, vous pouvez en visualiser son tronc, en dessiner les branches et voir les feuilles y frémir. Idem pour un gâteau : sa description vous donne l’eau à la bouche, on pourrait  en décrire la texture et en donner le goût.

« Elle le prépara dans cette poche de temps qui précède l’aube, quand la nuit vieillissante rassemble ses sombres jupons pour se figer dans l’immobilité. Elle le prépara avec douze œufs frais, encore tièdes et mouchetés de plumes. Elle les lava, elle les cassa, l’un après l’autre, retenant le jaune doré au creux de sa paume tandis que le blanc filait entre ses doigts écartés. Elle les mit dans son saladier de porcelaine à fleurs. Alors qu’on était en 1974, Celia Jennings faisait encore la cuisine sur un poêle à bois, elle montait encore ses blancs d’œuf en neige mousseuse avec un fouet, du muscle et de la patience. Elle utilisait de la vanille pure, le même liquide sucré qu’elle versait dans les bains du samedi soir quand leur père, le révérend Jennings, revenait en ville. Le beurre venait de sa propre baratte, le sucre glace du P & K. Et tandis qu’elle incorporait l’aube, la rosée d’une goutte de sueur vint saler le mélange. Le gâteau, dans le four, leva avec le soleil. Ephram dormait quand le gâteau glissa de son moule, si sucré qu’une croûte s’était formée sur les bords émiettés, si léger que des petits cratères s’étaient dessinés à la surface, si humide qu’à coup sûr, comme cela se passait toujours, il resterait collé entre les trois dents de la fourchette d’argent de sa sœur. Celia Jennings n’utilisait jamais de couteau pour couper son blanc gâteau des anges. « Ce serait comme prendre une hache pour écorcher un lapin », disait-elle toujours. Le gâteau refroidissait lorsque Ephram se réveilla. Il se fixa dans sa forme définitive pendant qu’Ephram se baignait et s’habillait pour démarrer la journée. »

Le style m’a conquis, l’histoire par contre glace le sang, tant il y a de la violence et de cruauté dans ces pages. Du racisme à l’état pur, des atrocités faites aux hommes devenues banales pour la plupart. Les personnages semblent tous condamnés dès la naissance. Une sauvagerie dépeinte dans uns atmosphère magique, irréelle où la sorcellerie côtoie l’épouvante sans jamais laisser place à la délivrance. Lisez ce livre, et laissez vous emporter, comme Oprah Winfrey, par le style puissant et maitrisé de Cynthia Bond, qui signe ici son premier livre mais on l’espère vivement, pas son dernier.

« Ruby » de Cynthia Bond – Traduit de l’anglais par Laurence Kiefé – Christian Bourgeois Editeur – 2015