INTERVIEW – ERIC-EMMANUEL SCHMITT

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L’interview a lieu en matinée au très chic hôtel Beau Rivage de Lausanne. En y entrant, je me crois à DisneyLand… C’est la première chose que je confie à Eric-Emmanuel Schmitt en le saluant. Il me répond tout sourire, que l’hôtel a le charme du kitch, que tout palace se devait d’être un peu kitch sinon ce n’était pas vraiment un palace… L’écrivain est accessible, accueillant, souriant. Il me met tellement à l’aise que j’ai l’impression de le connaître, retrouvant ainsi, pour quelques minutes seulement, un ami de longue date.

Je débute forcément l’interview en lui parlant de son dernier livre « La nuit de feu ». Un livre très personnel dans lequel il emploie la première personne du singulier pour la première fois. Comme transporté, il me raconte le récit de son voyage : c’était en 1989, au Sahara. Un voyage seulement physique au départ qui est devenu par la suite une aventure spirituelle. Il est entré dans le désert du Hoggar athée, il en est ressorti croyant. Concentré, passionné, il m’évoque cette fameuse nuit avec force détails. Il est perdu dans le désert. Il appelle mais personne ne lui répond. Il n’a rien à boire, rien à manger, il est insuffisamment habillé pour la nuit. Juste un tee-shirt et un short. Il se dit qu’il va surement mourir si on ne le retrouve pas dans les trois jours. Il va passer une nuit à avoir peur. Et pourtant, c’est tout le contraire de la peur qui lui tombe dessus : une immense confiance, une rencontre avec la lumière, avec l’absolu. Une nuit mystique, une nuit de feu, comme le titre de son livre en référence à Pascal.

Je lui demande pourquoi il a voulu confier cette aventure hors du commun avec le lecteur. Il me répond avoir cru pendant longtemps que cette expérience ne regardait que lui et qu’il devait la garder secrète. Et puis il s’est rendu compte que cette lumière reçue irradiait dans ses œuvres. Il évoque souvent des parcours très tragiques certes, mais il y a toujours ça et là, la présence de la lumière, de la joie, de la vie. Il se rappelle avoir parlé de cette nuit à des amis, puis en avoir aussi parlé en public et il s’est soudain rendu compte qu’il n’en disait jamais assez, surpris de voir que ça passionnait tant les gens. Non pas parce qu’il parlait de lui mais parce qu’il parlait de CA. Cette révélation, il devait en être le témoin.

Je lui demande alors, lui qui manie les mots avec tant d’habileté, si c’est difficile de trouver les bons mots justement, pour décrire de telles sensations. Il a été très difficile pour lui de raconter sa nuit mystique, cette rencontre avec Dieu. Les mots ont été inventés selon lui pour décrire la vie ordinaire, pas extraordinaire, pour le monde visible pas invisible. Mais finalement, cette pénurie s’est révélée merveilleuse puisqu’elle l’a rendu poète. Il termine sa réponse en me confiant qu’il a attendu d’être dans la cinquantaine, dans sa maturité d’écrivain, pour oser ce récit.

Je lui demande alors s’il est content de lui, s’il pense avoir réussi à retranscrire ses émotions avec justesse. Il me déclare alors posément que lors de l’écriture du livre, il a été deux fois à l’hôpital. Que le travail avait été trop physique, qu’il avait laissé sa mémoire lui rapporter trop de situations et que par deux fois il avait cru avoir un problème cardiaque. Finalement il s’est avéré que ce n’était que des contractions musculaires.

Je l’interroge sur le message de ce livre. Qu’a t il voulu nous faire comprendre à travers ce récit ? Emu, il déclare : Ne croyez pas que la vie de votre esprit est morte. Ne soyez pas enfermés dans vos certitudes, tout peut craquer. Ce n’est pas une mauvaise nouvelle. Beaucoup de gens ont vécu des expériences très fortes : le sentiment d’une présence, un émerveillement devant la nature… mais les gens laissent ça à la périphérie de leur vie. Ne laissez pas dans l’oubli ces expériences fortes, il faut les intégrer. Il me confie par la suite que quand il voit des amis qui souffrent, il aimerait leur donner sa force. Malheureusement il ne le peut pas, mais ce qu’il peut faire en revanche, c’est témoigner, de façon humble, à travers un livre.

Je le questionne ensuite sur la religion, omniprésente dans notre quotidien, surtout depuis ces attaques terroristes et ces personnes qui tuent au nom de Dieu. Je le sens en colère, irrité. Il me dit qu’aujourd’hui la foi est défigurée par des crétins, par des assassins, des violeurs, par des tyrans. Pour lui, ce sont des gens qui confondent une croyance subjective avec une vérité objective. Selon l’auteur, les amis de Dieu ne sont pas ceux qui parlent en son nom mais ceux qui le cherchent. Il confesse humblement qu’après son expérience, il avoue ne rien savoir de plus mais croire. Selon lui, la foi est une façon d’habiter l’ignorance.

Je le taquine alors en lui disant que le croyant semble avoir pris le pas sur le philosophe. Il ne pense pas que ce soit vrai. Il m’évoque son travail d’aujourd’hui : montrer qu’on peut rester philosophe et croyant : il y a deux ordres, celui de la raison et celui du cœur et il est important de savoir respecter les deux.

Enfin, je m’intéresse à sa présence régulière dans les grands évènements littéraires, que vient-il y chercher ?  Il me déclare aller à la rencontre des lecteurs pour vérifier qu’il n’est pas fou. Parce que l’écriture est une solitude totale. Il lui faut redevenir un homme normal, aller à la rencontre des autres et voir si ce qu’il a voulu donner est bien reçu. A chaque fois que les lecteurs viennent vers lui avec un sourire et lui disent merci et non bravo, il se dit satisfait.

L’attaché de presse me fait signe de m’arrêter. Je laisse filer l’écrivain qui doit se rendre à un autre rendez-vous. Il est déjà en retard. Je regarde mes fiches, j’avais encore tant de questions à lui poser…

 « La nuit de feu » d’Eric Emmanuel Schmitt – Editions Albin Michel 2015 

Ma critique du livre : https://lesbavardagesdemarion.com/2015/07/24/livre-la-nuit-de-feu-deric-emmanuel-schmitt/

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