INTERVIEW – XAVIER GIANNOLI

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Xavier Giannoli est tranquillement installé au bar de l’hôtel. Les journalistes se succèdent. Quand j’arrive, il a les yeux rivés sur son téléphone portable. A mon bonjour, il lève la tête tout sourire, s’excuse, tout en se réjouissant des bonnes entrées de son film « Marguerite ». Un très bon démarrage devant le dernier Guy Ritchie !

Je débute mon interview en évoquant le personnage principal de son film « A l’origine », en un sens, proche de celui de « Marguerite » dans l’absurdité de la situation, dans l’émotion qui s’en dégage.

Il me répond que « Marguerite » a commencé par un grand éclat de rire en écoutant la voix d’une chanteuse des années 40 aux Etats-Unis : Florence Foster Jenkins. Une femme qui chantait complètement faux des grands airs d’Opéra. Quand il a écouté cette voix il a senti quelque chose d’hilarant, mais aussi une dimension plus émouvante, plus étrange et en se documentant il a découvert en elle quelque chose de tragique. Un personnage à dimension à la fois comique, grotesque, excentrique et en même temps une profonde émotion, une hypersensibilité qui l’ont touché.

Je l’interroge : comment a t-il entendu parler de cette femme ?

 Il me répond tout simplement qu’un jour il écoutait la radio, qu’il a entendu cette voix et qu’il a eu tout de suite envie d’enquêter.

Stephen Frears a également eu l’idée d’adapter cette histoire singulière non comme une fiction mais comme un biopic. Je lui demande son avis.

Le biopic ne l’intéresse pas du tout, il trouve ca paresseux. Prendre une biographie, ses meilleures scènes et demander à une actrice de jouer et d’être quelqu’un d’autre, ce n’est pas ce qu’il attend du cinéma. Il déclare avoir fait une énorme enquête, avoir été à New-York, trouvé des photos, des archives et des témoignages. Une fois tout ce matériel étudié et rassemblé, ca a été un point de départ pour imaginer cette histoire et utiliser tous les outils du scénario et de mise en scène pour évoquer ce personnage et essayer d’être le plus proche de ses sentiments et de sa drôlerie.

Il a appris qu’il y avait un projet de biopic hollywoodien sur le même personnage deux semaines avant le début de son film. Selon lui, ils ont tourné six mois, un an après. Il avoue être curieux de découvrir ce film et se dit, en souriant, que ce personnage qui l’a inspiré est un peu comme un grand rôle à l’Opéra, c’est alors normal qu’une actrice ou une chanteuse puisse en donner une autre version.

 Je le cite alors « Nous avons besoin de fiction pour comprendre la réalité des êtres »

Il émet alors ce constat : toute la journée nous recevons des informations, par la télé la radio ou la vie. Il y a quelque chose de chaotique dans tout cela. Le romanesque, la fiction sont une façon de trouver un sens ou en tous cas d’en proposer un. Quelque chose dans le cinéma ou dans un roman donne du mouvement au monde, le rend lisible et accessible. Il confie trouver cela précieux.

Je lui demande pourquoi il a mis 10 ans à concrétiser son projet

 Il déclare avoir entendu la voix il y a une dizaine d’années. C’était un pari complètement fou, selon lui, de faire un film sur ce personnage. Il a donc beaucoup travaillé, mais alors même qu’il faisait d’autres films, il revenait tout le temps à elle. Il confie qu’elle est devenue une amie, quelqu’un de familier pour lui. Il sourit et trouve que c’est peut-être un peu bête de dire ca d’un personnage de fiction mais il lui a fallut du temps, il fallait que quelque chose s’incarne, qu’elle finisse par l’émouvoir.

Catherine Frot a t-elle était une évidence pour incarner ce personnage ?

Il a eu la chance de vivre sur ce film quelque chose de rare. Voici ce qu’il déclare : Quand on est metteur en scène on espère toute sa vie voir une actrice en état de grâce. Quand Catherine Frot arrivait tous les jours sur le tournage, elle était Marguerite. Il y a avait une évidence, quelque chose d’incroyablement touchant, un scintillement, un désir de s’amuser. Il décrit Catherine Frot avec une très grande force comique et en même temps quelque chose de sa vie de femme qui se serait emparé du personnage. Ca donnait à chacun de ses gestes et de ses regards une vérité, une émotion et il espère que ce film rend hommage à Catherine.

Ce personnage l’a touché parce que c’est une femme à qui tout le monde a menti toute sa vie et alors qu’elle est d’une grande pureté, d’une grande générosité, elle s’isole dans une forme de folie, elle s’invente un destin de cantatrice, un peu comme un enfant construit une cabane, en imaginant qu’elle est dans un grand château. Elle s’imagine un grand destin de chanteuse, alors qu’elle chante horriblement faux et c’est ce qui la rend très émouvante.

Je l’interroge ensuite sur la technique employée dans le film. Comment Catherine Frot chante –elle faux ? Qui lui prête sa voix ? N’est-ce pas mauvais pour une cantatrice qui chante juste de se forcer à chanter faux ?

Tout le pari du film c’est que cette voix totalement défaillante, fausse, soit à la fois hilarante et qu’en même temps elle installe une émotion. Que les déchirements de sa voix, sont sans doute les déchirements de son cœur et de sa féminité. Il fallait trouver une texture sonore dans cette fausseté qui fasse se dire à la fin du film : elle chante faux mais elle est vraie. Un très gros travail de sound design a été fait avec un ingénieur du son suisse, un ami et allié. Ils ont inventé cette voix sur les bords du lac de Genève à Rolle. Il a mixé avec lui la voix de Catherine Frot, mélangée à la voix d’autres chanteurs, mélangée à des effets…

Ces explications techniques s’arrêtent là… Je continue à l’interroger sur cette voix particulière mais il préfère couper court

Il pense qu’il faut respecter le mystère de cette voix et ce qui s’y joue. Catherine Frot chantait exceptionnellement juste et quand elle a essayé d’aller chercher les notes les plus hautes et les plus défaillantes dans le film, elle s’est fait mal à la gorge et aux cordes vocales. Il a donc pris la décision que quand le chant et la fausseté devenaient trop dangereux pour elle, il lui fallait utiliser « un cascadeur » pour la voix et la travailler ensuite en Sound design pour en déceler le vrai.

Pour lui, Florence Foster Jenkins chante très bien, tout simplement parce qu’elle exprime ce qu’elle est. Elle propose quelque chose d’inédit, de fou, et de libre qui défie les règles du bon gout, qui défie ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Cette voix défaillante est un geste artistique, l’affirmation d’une liberté et d’une insolence qui révèle quelque chose d’intime.

Il se souvient alors du film Black Swan, avec Nathalie Portman et s’interroge. Pourquoi a-t-on eu besoin, sur internet ou dans les bonus, d’aller montrer les effets spéciaux et les trucages, et ainsi dévoiler certaines figures de danse que Nathalie Portman ne faisait pas. Quel est l’intérêt ? Pourquoi faire du mal au mystère d’un film ? Il s’insurge : l’important c’est l’impression de réalité. Pourquoi quelque chose de la vulgarité, de la télé réalité, devrait aller s’attaquer à ce qu’il y a de plus précieux au cinéma qu’est l’impression de poésie et de réalité. Pourquoi cherche-t-on à savoir, quand une actrice pleure, si elle a pensé à sa mère ou à sa séparation ? Il veux juste qu’elle pleure à un moment opportun dans le film et lui donner ainsi une impression de justesse. Il termine : Pourquoi aller éventrer ce qu’il y a de plus beau : le mystère et la magie du cinéma ?

Notre interview va prendre fin. Je l’interroge sur l’importance du choix de ses rôles secondaires.

Il sourit. Pour les seconds rôles, il tenait à ce que l’on découvre des acteurs que l’on n’a quasiment jamais vus ou très peu vus. André Marcon ou le génial Michel Fau, sont des stars de théâtre, qui, de son point de vue, n’avaient jamais eu de rôle à leur mesure au cinéma. Concernant le majordome, il voulait qu’il soit africain et photographe. Il a trouvé en Belgique cet acteur absolument fascinant, Denis MPunga. A chacune des scènes, il avoue avoir ressenti une émotion très forte, quelque chose d’insaisissable, une présence à la fois très physique très puissante et en même temps, une sorte de silence et de mystère un peu dangereux. Son rapport avec sa maîtresse est original, étonnant et troublant.

Il fait une pause et se demande avec amusement ce que vont penser les gens de cette femme à barbe, de ce nain, de cette voix et de toute cette réflexion sur la vie de couple.

Je fais alors un rapprochement avec le film « Elephant Man » de David Lynch

Il me confie que la première chose qu’il a écrite sur son cahier c’est Elephant Voice. Ce qui était important pour lui dans ce personnage comme dans son film, c’était que l’être le plus difforme et le plus monstrueux soit aussi sensible et humain.

En me levant, j’évoque avec amusement sa préparation pour les Oscars…

Il est honoré par les commentaires de la presse américaine qui le laissent sans voix. Il avoue être comme Marguerite avec son destin de chanteuse, il n’ose pas y croire …

Retrouvez ma critique du film : https://lesbavardagesdemarion.com/2015/09/17/cine-projection-presse-marguerite-de-xavier-giannoli/

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