LIVRE – SELECTION GRAND PRIX DES LECTRICES ELLE 2016 « Je vous écris dans le noir » de JEAN-LUC SEIGLE

L1010131

Beaucoup ont parlé de Pauline Dubuisson, peu l’ont fait comme Jean-Luc Seigle. Pauline Dubuisson, est une femme qui a défrayé la chronique dans les années 50. Surnommée la « Messaline des hôpitaux », elle a tiré à bout portant sur son amant, Félix Bailly. Elle tentera par la suite de se suicider, mais on la sauvera. Elle passera aux assises, évitera la peine de mort, sera condamnée à perpétuité mais sortira finalement neuf ans plus tard. Un film à charge, « La vérité » d’Henri-Georges Clouzot avec Brigitte Bardot sortira au cinéma, la faisant définitivement quitter le sol français pour rejoindre le Maroc. Elle y rencontrera un homme, en tombera amoureuse avant de voir ressurgir les démons du passé.

A ce stade de l’histoire, difficile d’éprouver de la compassion face à une femme qui a tué de sang froid. Et pourtant … Jean-Luc Seigle s’efforce avec courage et détermination, de réhabiliter la mémoire de Pauline Dubuisson, tentant de mettre à jour sa « vérité» bien loin de celle d’Henri Georges Clouzot et de son film. Il met en lumière une seule et même histoire, où certains éléments capitaux ont été comme oubliés dans le film, à une époque sans nul doute, où la France tentait désespérément de guérir ses blessures de guerre.

Face aux révélations de l’auteur, impossible de ne pas s’interroger sur le traitement médiatique et judiciaire de cette affaire. Trop de détails de la vie de Pauline Dubuisson ont été écartés. Si on ne cherche pas à excuser son geste, au moins peut on lui accorder les circonstances atténuantes. Comment ne pas tenir compte de ces deux frères morts pour la patrie, de ce foyer brisé, de cette perte totale de repères pour définir ce personnage qui devient tout à coup si particulier. Comment oublier de mettre l’accent sur ce père, ce modèle, celui que petite fille, on suit insouciamment. Et comment est-il humainement possible d’oublier de mentionner cette effroyable mise à mort, cette tonte et ce terrible viol collectif subit à la libération ?

Jean-Luc Seigle utilise la première personne pour émouvoir et interpeller le lecteur, afin qu’il soit touché en plein cœur. Le pari d’écrire pour elle, par elle est osé et risqué. Osé parce qu’il s’approprie les sentiments intimes de la vie d’une femme. Risqué parce que le lecteur peut se sentir perdu entre fiction et réalité. Mais la cause est on ne peut plus noble, et le rendu admirable. On referme ce livre avec une certaine satisfaction, comme heureux d’avoir été éclairé sur ce personnage, et soulagé que la lumière soit faite. Spontanément ce proverbe nous vient : « Mieux vaut tard que jamais »

« Je vous écris dans le noir » de Jean-Luc Seigle – Editions Flammarion 2015